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voilà-t-y pas que la Solange déboule furibarde. Droit sur moi qu’elle fonce  : «  vous n’avez rien d’autre à faire… qu’à distraire tout le monde… je vous le dis monsieur Louseur, si vous ne voulez pas travailler, rentrez chez vous… je ne vous garderai pas dans le service à ne rien faire… c’est bien parce que vous êtes recommandé qu’on vous tolère ici… mais faudrait pas abuser… autant vous le dire tout de suite… mon opinion sur vous est faite… vous êtes un marginal, un apathique… un… un… un incapable… un raté… un… un… ».
Là, elle manque d’air Solange, elle s’étouffe d’indignation forcée, elle ne retrouve plus le fil de son laïus pourtant si minutieusement préparé la veille au soir. Franchement… hein ?… humilier publiquement les gens, comme ça, au débotté, c’est devenu un grand classique du harcèlement moral… un peu éventé de nos jours tout de même. En panne d’imagination qu’elle est dans la perversité Solange… non  vraiment, elle n’a pas le profil de la salope intégrale qui s’acharne à démantibuler son jouet jusqu’au dernier ressort. Elle va souffrir à ce petit jeu de con la pauvre. Aussitôt je prends l’air du toubib en pleine consultation, à l’écoute médicale de son patient, sans piper mot. Sa logorrhée se tarira bien d’elle-même… pas la peine de lui donner du grain à moudre. En effet, à court d’arguments elle tourne brusquement les talons en lâchant un : « nous en reparlerons » bien senti. Tout le monde a regagné vite fait sa place et s’absorbe dans un travail imaginaire de toute première urgence. On n’entend plus que le cliquettement affolé des claviers. Pour détendre l’atmosphère devenue pesante je lance à la ronde : « elle en pique souvent des crises comme ça ? ». Petits rires étouffés au fond de la salle. Cela dit, il lui reste encore quelques cartouches dans sa boîte à outils du parfait petit harceleur… j’ai donc intérêt à numéroter mes abattis… elle ne lâchera pas le morceau si facilement… elle a sa dignité à préserver et son honneur de cheftaine à redorer aux yeux de sa troupe.

Ça ne traîne pas. Dans la foulée les hostilités reprennent de plus belle. Ce matin, comme dab je me pointe à mon poste de travail, enfin si on peut appeler comme ça le placard qui me sert de bureau, pour y déployer avec une ardeur et un zèle renouvelé mes talents d’enquêteur amateur à la recherche du scoop du siècle. Je constate rapidement, oh ! sans surprise aucune, qu’on applique à mon égard une nouvelle tactique.  Me voilà maintenant mis en quarantaine. Apparemment ordre a été donné au personnel de ne plus m’adresser la parole. Au piquet le vilain petit canard… le désert autour de lui… qu’il reste à yoyoter en tête à tête avec lui-même huit heures durant dans une pièce vide… seul face au mur de sa honte et à l’abîme de ses angoisses… na !…ça lui rabaissera son caquet à la fin. Si la plupart des collègues applique mollement la consigne en me faisant un petit signe discret de la main tout en regardant ostensiblement le plafond ou le bout de leurs souliers lorsqu’il me croisent dans le couloir, le débonnaire Jean-Louis fréquente assidûment les latrines. Comme c’est pas la prostate qui le démange à son âge, j’y verrais plutôt un touchant stratagème pour me prodiguer moult clins d’œil et gestes d’encouragement à tenir bon. La jolie Judith, quant à elle, vient carrément m’approvisionner en gobelets de café fumant et grignoteries diverses et variées. Elle se paie même le luxe de me faire la bise à chaque tournée… manque pas de culot la gamine… sous ses airs de saint Nitouche elle en a des couilles la môme. C’est bien simple, j’en ai les larmes au bord des yeux devant tant de gentillesse. Faudrait voir à ce que l’autre pétasse ne la prenne en grippe et ne lui fasse pas trop de misères… parce que alors là… je la démolis la Solange… je lui fais bouffer sa petite culotte et son porte-nibards… bretelles comprises… à quatre pattes qu’elle me cirera les pompes en criant grâce… non mais… on va pas se laisser pourrir la vie par une truffe pareille… merde !

Bon, finalement je ne suis pas si malheureux. À ce régime-là je pourrai tenir le temps qu’il me reste. Hé oui, à toute chose malheur est bon. On me fout une paix royale… je fais ce que je veux du moment que l’autre tordu ait ses deux pages manuscrites sur son bureau avant de partir… pas difficile, je lui raconte à peu près n’importe quoi… enfin dans le sens qu’il souhaite évidemment : j’ai noté pour la période allant du… au… 1981 un différentiel important entre les investissements déclarés et les factures correspondantes. Certaines sommes ne semblent pas avoir été enregistrées aux comptes de charges de l’année en cours, sous les numéros de codes TR831, AN606 et HC317 du plan comptable. J’attire votre attention sur le fait que les dites sommes s’élèveraient, selon mon estimation, à trois millions quatre cent cinquante sept mille francs et six centimes. Cela pourrait expliquer en partie le déficit enregistré pour l’exercice 1981 mais n’explique pas où sont passées les sommes déboursées… et blablabla et blablabla…  jusqu’à présent il a tout gobé le con. Heureusement, tant que le sieur Thibaud s’intéresse à ces sornettes, je reste assuré de garder ma place et les pépettes qui vont avec… pour le reste, comme dit ce bon La Boétie : « soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libre ».

Et puis ce local près de chiottes se révèle un endroit stratégique. Je peux voir sans être vu… avantage décisif… dont je profite pour me délasser les guiboles en faisant quelques pas au fond du couloir où justement une fenêtre donne sur le parking de la boîte. Il y a toujours là un peu d’animation… ça va ça vient… je compte le nombre de 4X4, celui des voitures françaises par rapport aux marques étrangères… j’établis mentalement des tableaux comparatifs sur leurs qualités et leurs défauts respectifs, le prix d’achat, le coût d’entretien, le salaire minimal requis pour s’offrir ce genre de joujoux… ça ne sert strictement à rien mais ça me fait passer le temps. Tiens, cette grosse BMW bleu marine par exemple… je l’ai déjà vue quelque part… des odeurs de cuir neuf, de parfum de luxe et de cigarettes anglaises me remontent aux narines… ha oui ! j’y suis… mais c’est bien sûr.. Rachid Tarache… Élodie Abisou… qu’est-ce qu’ils foutent ici ces deux-là ?…
- Toujours à ne rien faire monsieur Louseur… vous êtes vraiment irrécupérable… un poids mort que je dois supporter… et vos collègues aussi… vous êtes une catastrophe pour le service… que j’essaie de gérer malgré tout… mais cela ne vas pas durer longtemps… croyez-moi…
Là, je dois dire que je me suis laissé surprendre, en catimini par derrière qu’elle s’est radinée la Solange… bon, faut me ressaisir vite… qu’est-ce qu’il peut encore lui rester dans sa besace à vacheries ?… les travaux humiliants, genre corvée de chiottes, ramassage des mégots sur le parking ou alors… l’affrontement bille en tête… vu sa façon d’attaquer, je subodore qu’elle inaugure cette nouvelle tactique : le relation hiérarchique conflictuelle… celle qui vous siphonne la cervelle, vous assèche la glotte d’un coup et vous tire-bouchonne les boyaux… cloué au pilori que vous vous retrouvez avec ça… pas moyen de coller une grande baffe au sadique pour l’envoyer valdinguer … on vous vire aussi sec pour faute grave sans indemnité, sans chômdu… pas moyen de fuir non plus… impossible de démissionner ou de prendre la tangente… idem le résultat… pas d’indemnité, pas de chômdu… à la rue avec un doigt dans le nez et l’autre dans le cul vous restez… sombre perspective… y’a plus qu’à encaisser les coups sans broncher… tenir le plus longtemps possible… en attendant que ça passe. Cependant, en la dévisageant de plus près… parce que quand même, elle ne me fera pas baisser la tête la conasse… je découvre quelques signes d’espoir… comme un encouragement discret à ma résistance passive… ces plaques de psoriasis qui apparaissent sur son front, sur ses tempes… et là, sur les ailes du nez… elle a beau vouloir les dissimuler sous une épaisse couche de crème à maquillage… j’ai l’œil moi… ça lui travaille quand même la couenne ce rôle de kapo… pas si facile de jouer le nervi de service… elle ne va pas tarder à craquer je sens… tiens bon mon Juju… tiens bon trois petits mois… et après… tchao les enflures.
- je voulais vous dire… aujourd’hui nous avons une visite importante pour l’entreprise… vous réintégrerez le bureau avec les autres… mais je ne veux pas vous entendre… faire de la figuration c’est tout ce que l’on vous demande… vous pouvez y arriver… c’est dans vos cordes… je pense…
- mais… très certainement chère madame…            
 


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